Le tombeau d’Osiris: un
Verger chimique
Mort
et renaissance
La
mort et les thèmes qui lui sont liés sont sans conteste au cœur de
la plupart des spiritualités. Dans ce contexte la mort est souvent
liée à la question de la résurrection, de la renaissance.
Cet
aspect double, mort-renaissance, se retrouve aussi parmi l’immense
diversité des mythes et des traditions, certaines formes
d’esotérisme, dans l'alchimie aussi.
Loin
d'être considérée comme un terme absolu, une fin définitive, elle
est généralement représentée comme un passage, une étape dans la
destinée des êtres ou un point de circulation du cycle de la vie
elle-même. L'imaginaire et la spiritualité nous donnent donc à
voir la mort dans sont aspect ambivalent, comme si, paradoxalement,
elle était le commencement de quelque chose.
Mais
quoi d'étonnant à cela finalement ? À qui sait observer la nature,
il est facile de reconnaître qu'elle doit mourir pour renaître.
Dans des temps plus reculés où certaines civilisations étaient
principalement centrées autour de l'agriculture et où la survie de
la société dépendait entièrement du travail de la terre, le cycle
des saisons faisait partie intégrante de la vie quotidienne des
hommes. Ceux-ci voyaient bien que le printemps commence à se
préparer dès l'hiver dans le secret de la terre. La mort n'est pas
un terme; elle est une étape de transformation. Elle est même la
transformation par excellence.
Si
notre attachement à une forme superficielle d'individualité nous en
cache généralement la vue, notre imagination en revanche, stimulée
par les symboles de traditions diverses, peut nous aider à saisir la
mort dans son aspect proprement miraculeux.
Perséphone et
les Mystères d’Eleusis
La mythologie grecque nous rapporte une histoire intéressante
concernant notre sujet: Perséphone, fille de Déméter et de Zeus,
est enlevée par Hadès, frère de Zeus et dieu des enfers. En
partant à la recherche de sa fille prisonnière des enfers, Déméter,
déesse de l’agriculture, délaisse ses fonctions et plus rien ne
germe alors. La captivité de Perséphone dans les entrailles de la
terre symbolise la vie qui se retire de la nature. Mais Zeus s’en
mêle et au terme d’un arrangement, il est convenu que Perséphone
vivra six mois de l’année à la surface, dans le monde des
vivants, et six mois dans les enfers auprès de son époux Hadès.
Ce qui au départ était un retrait du monde provoquant la stérilité
de la terre se transforme donc en une nouvelle situation où le
passage annuel dans les entrailles de la terre est une préparation
au retour à la surface, une étape du cycle de la vie elle-même.
C’est sous cette forme que les Mystères d’Eleusis célébreront
le cycle de la nature en Grèce : mort et renaissance comme deux
parties inséparables d’un même cycle.
Cette manière de considérer la mort comme un passage plutôt que
comme un terme ne date certes pas de la Grèce antique, il suffit de
penser aux traditions de l’Egypte ancienne pour s’en convaincre -
Perséphone est d’ailleurs parfois comparée à Isis, et les
exemples sont innombrables dans des civilisations fort différentes
les unes des autres.
La lame XIII du
tarot de Marseille
A plusieurs siècles de distance de la Grèce antique apparaît
(probablement dans l’Italie de la renaissance) un jeu de carte
étrange dont le contenu symboliquement chargé ne laisse pas de
doute sur le fait qu’il a été conçu pour transmettre un
enseignement. Quelques siècles plus tard il prendra le nom sous
lequel on le connaît aujourd’hui: le tarot de Marseille. Or la
carte portant le numéro XIII de ce jeu présente une particularité
par rapport à d’autres tarots: la lame XIII des arcanes majeurs
porte généralement le titre «la mort», mais dans le tarot de
Marseille elle n’à pas de nom. Pourtant, on se laisserait
convaincre en un regard qu’il s’agit bien là de la mort, à la
vue de ce squelette effrayant qui semble littéralement faucher de son
outil macabre des corps humains démembrés.
Mais si cette version du tarot – peut-être la plus ancienne connue
à ce jour – ne nomme pas expressément la carte, c’est
peut-être précisément pour nous apprendre à la regarder
différemment, sans préjuger de ce qu’elle est.
Alexandro Jodorowsky met bien en lumière cette signification cachée
à première vue dans son ouvrage La voie du tarot.
Tout d’abord, la position centrale de la carte au sein des
vingt-deux arcanes majeurs du tarot, par son numéro, semble indiquer
qu’elle ne représente pas une fin, mais « un travail de
nettoyage, une révolution nécessaire au renouvellement et à
l’acenssion qui mène après elle, degré par degré, vers la
réalisation totale du Monde » - le vingt-deuxième arcane.
Par ailleurs, la posture générale du personnage de la carte rappelle de manière troublante celle, presque identique, du Mat (première carte des arcanes majeurs), symbole d’un élan d’énergie et d’une impulsion vitale. Le Mat est d’ailleurs à considérer en couple avec la lame XIII : alors que le premier a un nom et pas de numéro, la lame XIII a un numéro mais pas de nom. Ce sont là sans conteste deux cartes à part dans le jeu de tarot, qui se ressemblent et se dévoilent mutuellement.
Jodorowsky poursuit, avec l’analyse de certains détails de la carte, et montre en quoi elle nous donne à voir autre chose que la mort au sens où nous l’entendons généralement. Le personnage qui paraît d’abord faucher des corps démembrés semble bien plutôt « travailler la nature, sa propre nature profonde » (…) « c’est un processus d’élimination qui laboure l’ego et le dompte ».
Et le sol noir sur lequel oeuvre l’Aracane XIII rappelle la phase
dite nigredo de l’alchimie. Loin de représenter la mort sous son
aspect définitif et destructeur, elle indique plutôt le début d’un
travail de transformation et de génération – et renvoie à
l’image du cultivateur dans son champ.
Le
tombeau d’Osiris
Sans nous soucier de respecter dans le présent texte un quelconque
ordre chronologique quant aux traditions auxquelles nous nous référons
et préférant suivre un ordre symbolique d’exposition de notre
propos, revenons donc plusieurs siècles en arrière, avec le mythe
de la mort d’Osiris.
Selon la version la plus récente de ce mythe,
celle rapportée par Plutarque, Osiris fut tué par son frère Seth
qui l’enferma dans un coffre.
Mais ledit coffre, devenu tombeau, est aussi le lieu de la résurrection, comme le montre M.L. Von Franz dans Alchimie, une introduction au symbolisme et à la psychologie. La résurrection d’Osiris fut en effet souvent comparée à celle du grain. Dans l’antiquité tardive, on célébrait en Egypte, dans de nombreuses villes, des rites lors desquels on abattait un pin, représentant le cercueil d’Osiris, et on y déposait du blé ou de l’orge, qu’on arrosait pour faire germer les graines. Il s’agissait d’un rituel printanier de résurrection. Ces boites qui représentaient la résurrection des morts étaient connues sous le nom de « jardin d’Osiris » (on peut aussi se référer à ce sujet à l’ouvrage La mythologie Egyptienne de Nadine Guilhou et Janice Peyré qui décrit également ces rites).
Von Franz quant à elle note : « Le grain qui meurt dans
la terre pour ressusciter sous la forme de blé ou d’orge est donc
un processus étroitement associé (…) à l’idée de la
résurrection du dieu Osiris tout d’abord, puis, plus tard, de tout
être humain ».
Tout comme dans le mythe grec de Perséphone, on retrouve un processus qui unit la mort à la vie – la première étant une étape vers la seconde – processus rendu possible par le passage dans un environnement clos : les entrailles de la terre pour Perséphone, le tombeau pour Osiris. Et ce processus est lié dans les deux cas, comme d’ailleurs dans l’Arcane XIII du tarot de Marseille, à la notion du travail de la terre, et éventuellement à l’intervention de celui qui la travaille.
Travailler la nature pour l’accompagner dans son processus de
transformation : voilà qui semble maintenant clairement nous
indiquer un lien avec la tradition alchimique, surtout lorsque l’on
sait qu’Olympiodore décrit le cercueil d’Osiris comme recouvert
de plomb. L’enfermement dans un environnement clos par une forme de
matière première – le plomb – est une phase préalable à la
renaissance.
Le
verger chymique
On retrouve en effet dans de nombreuses représentations alchimiques
ce lien entre la mort et la vie, la première étant l’artisan de
la deuxième à travers un processus de pourrissement ou de
putréfaction puis de germination. Nous pouvons à cet égard nous
référer à la huitième clef des Douze clefs de philosophie de
Basile Valentin. On y voit du blé germer depuis l’interieur de ce
qui semble être un trou creusé dans un champ pour accueillir un
corps sans vie allongé en premier plan.
En arrière plan, deux hommes tirent à l’arbalète, symbole qui
renvoie directement à notre sujet si l’on se remémore les propos
d’Héraclite au sujet de l’arc : « le nom de l’arc
est vie, mais son œuvre est la mort. Il est vrai que l’arme est
ainsi appelée en raison de la violence de sa tension, puisqu’il
est tendue avec force. Ou bien encore parce que les Anciens
acquéraient grâce à lui les choses nécessaires à la vie :
ils se procuraient ces choses, lors de leurs chasses, en tirant à
l’arc les bêtes aillées ou à pattes » (Héraclite,
Fragments). La mort comme préalable nécessaire de la vie, non loin
de se limiter à la question du travail de la terre, est aussi un
élément consubstantiel de l’acte de la chasse.
On pourra aussi faire un parallèle avec le chapitre « la conception ou putréfaction » du traité alchimique Le rosaire des philosophes (XIVème siècle). Le titre même du chapitre est révélateur, puisque des processus a priori aussi antagonistes que la vie et la mort sont présentés comme nécessairement liés. Il y est attribué par l’auteur le propos suivant à Morien : « aucun être ne croit et ne naît si ce n’est après putréfaction. S’il n’a été putride, il ne peut être fondu ou dissous, et s’il n’a pas été dissous, il sera réduit à rien ».
Cependant le traité alchimique où l’on trouve le plus de symboles liant pourrissement et germination (donc mort et vie représentées comme liées dans un processus de régénérescence de la terre) est peut-être le Verger chymique de Daniel Stolcius de Stolzenberg. Il s’agit d’ailleurs bien plutôt d’une collection rétrospective de gravures alchimiques, agrémentée par l’auteur de poèmes, que d’un traité alchimique à proprement parler. Les exemples illustrant notre thème sont si nombreux que nous devons renoncer à tous les citer ici, et renvoyons le lecteur à la lecture de cet ouvrage que nous recommandons avec enthousiasme.
On peut tout de même citer le poème accompagnant la figure XXXIII :
« Toi qui désires mettre au monde le tendre fils des
philosophes, veille à ce que les éléments soient placés chacun en
son lieu. Mais tu n’y parviendra jamais si tu ne fais pourrir sans
rien épargner la matière, future mère de l’enfant. Distillée,
elle devient chaux, la nature cachée se montre, celle qu’on voyait
disparaît ».
La putréfaction dévoile donc une « nature cachée ». Il
y a bel et bien deux natures : celle, d’abord visible, qui
devient cachée, et celle qui, d’abord cachée, se dévoile au
terme du processus. Et c’est peut-être cette distinction qui
explique la correspondance a priori paradoxale entre la vie et la
mort.
On présentera encore quelques illustrations extraites du Verger
chymique.
figure XLVI (la fermentation): « Les semences que
l’on avait confiées aux sillons de la terre, sont revenues à la
lumière, commençant une vie nouvelle. Notre trompette retentit, les
morts surgissent du tombeau pour animer des corps nouveaux »
figure LXVI (la putréfaction) : « Le grain doit tout
d’abord pourrir. Il faut qu’il meurt dans la terre si tu veux le
voir ressurgir, fécond d’opulentes richesses. (…) Tandis que la
pâle mort fauche et fait périr les amants, Vulcain prépare une
autre vie dont il tisse les fils pour eux »
figure LXXXIX (la putréfaction) : « Les noirs
corbeaux font leurs délices des cadavres jonchant le sol. Pourtant
une part animée est soustraite à la corruption. Il n’est que de
la réunir au corps robuste de ton roi. Et tous alors pourront le
voir embrasser une vie nouvelle »
Toutes ces représentations, ces images parfois effrayantes ou dérangeantes, nous montrent pourtant que la voie royale doit nécessairement passer par des phases de putréfaction et de germination avant d’atteindre la pierre philosophale. Et ces processus se déroulent dans un environnement particulier, généralement décrit comme fermé (le vase alchimique, les entrailles de la terre). Lieu de passage par excellence du cycle de la nature qui transforme sans cesse l’élément d’abord inanimé en être vivant (ventre maternel), ou devient le réceptacle du corps qui a perdu la vie et doit passer par l’environement fermé pour germer à nouveau (cercueil).
Gagner un peu en sagesse consiste probablement à voir à travers ces
passages successifs la continuité d’un cycle, plutôt qu’un
commencement sans préparation ni antécédent dans le cas de la
naissance ou un terme définitif dans le cas de la mort. Loin de
n’être qu’un aspect opératoire de l’alchimie, il s’agit
aussi du mystère par lequel on peut se réconcilier – un peu –
avec notre condition terrestre.












