mardi 22 mai 2018



 
 
Microcosme et macrocosme : Paracelse et la signature astrale.

Le cosmos chez les grecs

La notion du cosmos, chère aux grecs, fut celle par laquelle ils pensaient la place de l'homme dans l'univers et son rapport avec lui. Or ce qui était interrogé à travers le cosmos prend un tour particulier avec les notions de macrocosme et de microcosme telles qu'on les trouve dans le pythagorisme ou dans le Timée de Platon. Car alors la notion même de cosmos se trouve pour ainsi dire dédoublée : l'homme, à son échelle terrestre, avec sa vie et son histoire particulière, son corps et sa temporalité propre, voila qui relève du microcosme; le macrocosme par opposition est constitué de tout ce qui transcende ce petit monde à échelle d'homme, et se rapporte à ce qu'on appellerait aujourd'hui l'univers.
Il y a en quelque sorte deux cosmos, l'un renvoyant à l'autre comme dans un jeu de réflections réciproques et d'échos.
Les découvertes plus récentes des sciences modernes confirment l'intérêt de telles mises en perspective, entre l'infiniment petit et l'infiniment grand par exemple, ne serait-ce que sur le plan de l'imagination, de la structure des modèles. Qui n'a pas un jour pensé, en voyant la représentation d'un atome dont les électrons tournent autour d'un centre, à la similitude troublante avec celle d'un système solaire ?

Il y a bel et bien des analogies possibles et des correspondances entre le microcosme et le macrocosme, mais quel en est le point nodal ? Ne serait-ce pas l'homme lui-même ?
Pythagore par exemple, comparait les quatre saisons du monde avec les quatre périodes de la vie d'un homme (l'enfance correspond au printemps, l'âge de jeune homme à l'été, l'âge mûr à l'automne et la vieillesse à l'hiver).

La tripartition

La tripartition gnostique, qu'on trouve aussi dans la tradition de la philosophie hermétique, divise l'homme en trois parties : matière (hylé), âme (psyche) et esprit (pneuma). Cette tripartition partage l'humanité en trois catégories suivant l'aspect dominant en chaque homme : hommes hyliques (croyants et matérialistes), hommes psychiques (chez lesquels dominent le savoir intellectuel, soumis au démiurge - c'est sous cette catégorie que les gnostiques considéraient les catholiques), et enfin les hommes pneumatiques, c'est-à-dire les gnostiques eux-mêmes (disposant d'un savoir véritable révélé et se situant sur le plan de l'esprit).
Mais cette tripartition renvoie surtout à celle de l'univers et ses trois plans de réalité : terrestre/matériel, intellectuel/mental, et céleste/spirituel.
La tripartition du microcosme renvoie donc à celle du macrocosme, et cette correspondance des tripartitions microcosmique et macrocosmique se retrouve non seulement chez les gnostiques et dans le Corpus Hermeticum, mais aussi en Inde ancienne (théorie des trois gunas). Dans le néo-platonisme de M. Ficin (Livre de la triple vie), on trouve encore une autre tripartition macrocosmique (trois guides célestes : Mercure, Phébus et Venus) qui renvoie à une tripartition microcosmique (volonté, entendement, mémoire) comme le met bien en lumière F. Bonardel dans son ouvrage La voie hermétique.

Ces analogies, correspondances de structures entre le petit cosmos et le grand cosmos ne sont donc pas rares, et le lieu de leur avènement est souvent le corps de l'homme lui-même, ce qui explique peut-être pourquoi un médecin comme Paracelse devait tout particulièrement s'y intéresser.

Astrologie et correspondances
 
L'idée d'une correspondance entre les astres (macrocosme) et les parties du corps (microcosme) est déterminante en astrologie, discipline dans laquelle versait Paracelse. Sur ce sujet on peut se référer au chapitre "biologie astrale" de l'ouvrage Premiers éléments d'astrosophie par Papus (ouvrage relativement simple et didactique mais auquel il nous semble nécessaire d'appliquer une certaine réserve du fait des nombreuses approximations qu'il contient). Reste que l'astrologie, à travers l'horoscope, cherche bien à déterminer l'influence des astres sur l'homme, et fait correspondre notamment les signes du zodiaque aux différentes parties du corps. Ainsi comme l'explique Papus, "le Bélier correspond à la tête de l'Homme, le Taureau à ses épaules et ainsi de suite", comme l'illustre à merveille la peinture des frères Limbourg, datant du quatorzième siècle, que nous avons placée en tête du présent article.
Il y a bien là, au coeur de l'astrologie, une correspondance entre microcosme et macrocosme, et c'est elle qui fonde la démarche même de l'établissement d'un horoscope, ainsi que la médecine de Paracelse comme nous le verrons plus loin. Et Papus de poursuivre : "le signe qui domine la naissance indique la partie du corps physique la plus sujette aux troubles". Pour les correspondances, on peut se référer à la figure suivante.


Nous avons bien conscience ici que ces éléments sont discutables, du point de vue de l'astrologie orthodoxe et plus encore de celui de la médecine moderne, dont nous ne contestons pas certains progrès. Celle-ci bien évidemment rejette la réalité de telles correspondances. Mais c'est ici la force symbolique des correspondances entre les astres et les parties du corps qui nous intéresse, pas la capacité objective de l'astrologie à faire disparaître une tumeur cancéreuse ou à guérir une sclérose en plaques. Car si l'approche astrologique échoue à faire preuve de résultats à caractère scientifique sur le plan de la médecine - et nous n'en disconvenons point - à tout le moins permet-t-elle de décrire à sa manière une forme de correspondance, et donc d'intégration de l'homme à l'univers dont il est à la fois la partie et le reflet. La médecine moderne peut-elle prétendre à établir ce lien ? Probablement pas. Or celui-ci relève d'une nécessité pour celui qui, justement, veut retrouver le chemin qui le relie au Tout.
 
L’approche de l’astrologie se tient en effet loin des sciences modernes qui laissent échapper le sens de ce qu’elles observent, comme le formule Papus par cette image : « Figurez-vous un savant qui vient de découvrir un manuscrit écrit dans une langue inconnue et qui pèse ce manuscrit, qui le mesure, analyse sa composition chimique et enfin compte avec soin le nombre de lignes et de caractères le composant, et vous aurez une idée de la manière dont la Science naturelle s’occupe de la Nature. »

L’astrologie, elle, fait apparaître des chaînes de correspondances entre les astres, les signes du zodiaque, les éléments, les métaux, les parties du corps, et aussi des caractères que l’on peut considérer comme psychologiques. Par exemple à Saturne correspond le plomb, la réflexion et le raisonnement, les os, le foi et la rate, les signes du Verseau et du Capricorne…
C’est par ces chaînes que les différents plans de la réalité se trouvent reliés. Il ne s’agit donc aucunement d’une participation au sens ou l’entend Platon reliant les choses aux idées, mais de chaînes faisant correspondre tous les niveaux du réel les uns avec les autres, par famille astrale. Pour reprendre le cas de Sature, sa signature se retrouve sur les éléments de sa famille, par exemple sur les os du corps, le plomb...
 
Mais pour comprendre l’influence d’un astre sur les éléments du microcosme qui lui correspondent, il faut d’abord comprendre que l’astre incline, apporte sa teinture ou son caractère, mais ne détermine pas de manière stricte et nécessaire, il incline mais n’oblige pas, comme le dit l’adage : astra inclinant sed non obligant.
Lorsqu’on établit l’horoscope d’un individu, on considère au fond que sa naissance correspond à un instant unique du macrocosme, une configuration bien particulière des planètes, des signes du zodiaque et des maisons astrales. C’est cette disposition qui va par la suite marquer l’individu né à cet instant, imprimer quelque chose de particulier sur lui et sur le déroulement de sa vie.

Paracelse et la notion de signature

Toutes ces perspectives astrologiques sont au coeur de la philosophie de Paracelse, en particulier de sa médecine.
Nous citerons ici un passage de La voie hermétique de F. Bonardel, commentant les œuvres médicales de Paracelse :
« Si le médecin peut se dire ‘disciple de l’astre’, c’est parce qu’il est capable de relier les deux pôles d’un même firmament : l’astre intérieur (Arché) et extérieur (Astrum, Gestirn) et de découvrir par là même que "la voie lactée est en nous" tout comme nous sommes en elle. Car le docteur des deux médecines (naturelle et divine) peut tout aussi bien lire l’être de la maladie dans la plante – qui porte sa signature – que prendre le pouls du malade dans le ciel où est analogiquement inscrite la trace de cette pathologie. »

Inversement c’est par la sympathie, elle-même rendue possible par l’existence de similitudes, que nous pouvons connaître ce qui est en dehors de nous à partir de ce qui est semblable en nous.
Comme le note Alexandre Koyré dans son excellent livre sur Paracelse, la catégorie de pensée ‘impossible’ est absente chez ce dernier. Dans la nature, tout est possible. Ainsi à l’influence des astres sur l’homme il faut ajouter la notre sur les astres :
« L’âme humaine peut commander aux astres, peut diriger les évènements, peut même produire ou faire produire des êtres nouveaux. »

Plus loin, A. Koyré explique en quoi les correspondances sont la base même du diagnostique paracelsien : le médecin, par les symptômes qui sont autant de signatures indiquant le lien de la maladie avec d’autres plans de la réalité, doit reconnaître l’essence de ladite maladie, puis renforcer le courant de vie propre à l’organisme en conséquence ou encore "empoisonner la maladie" selon les cas. Cette signature en l’homme, au coeur même de la maladie à travers ses symptômes, le relie à d’autres échelles. Elle est comme la trace imprimée par le macrocosme sur le microcosme et c’est pour cette raison qu’elle est essentielle dans la médecine de Paracelse.

La Nature porte partout ces signatures qui sont comme autant d’indices de la présence ici-bas de ce qui est en haut. Elles sont les points d’encrage des chaînes reliant le ciel et la terre, des indices de l’unité du cosmos, des "regards familiers" pour emprunter l’expression à Baudelaire, qui nous rappellent notre appartenance à une famille astrale, notre connexion essentielle à l’univers.
Le poème Correspondance dans Les fleurs du mal illustre cela avec tant de profondeur poétique que nous ne résistons pas à l’envie de conclure avec lui (le lecteur nous pardonnera de ne pas citer en entier) :

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

4 commentaires:

  1. Salut!

    Je me permets quelques reactions. Je me demande pourquoi l'homme devrait etre forcement le point nodal. Il semble bien anthropocentriste de considerer l'homme comme pierre angulaire entre le monde atomique et universaliste. Permets moi d'apporter une pierre -peut etre a cette reflexion, par l'evocation d'etres en recherche de connexion.

    Prenons la molecule de diméthyltryptamine DMT comme illustration. Souvent proclamee comme le passerelle entre l'existant et la perception ou sensation du cosmos. Cette molecule presente en chacun d'entre nous, etres habites du vivant, plantes et animaux compris, n'est activee que dans de tres rares occasions; stress ou etat medidatif... Ne constituerait-elle pas un exemple concret du lien entre macrocosme et microcosme ?
    Ceux qui l'ont experimentee chez l'homme, parle souvent d'une comprehension accrue de sa place dans l'univers. Cette comprehension semble ancree en chacun d'entre nous, comme une fonctionnalite non activee encore. Je veux dire que le code de la nature, de la vie pourrait certainement avoir conserve une empreinte du cosmos en elle. Cela renverrait certainement a une notion elargie du concept de la Vie, plus astrale, plus globale et poserait certainement d'autres questions...

    En tout cas la signature astrale me semble tout a fait representee par cet exemple.

    J



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  2. Merci pour ton commentaire.
    Que le lien entre macrocosme et microcosme puisse passer par une molecule, et que le "code de la nature" comme tu le dis, conserve une empreinte du cosmos, voila des idees auquelles je suis plus qu'ouvert.
    Quand au risque d'anthropocentrisme, il existe evidemment mais en l'occurence je presentais l'Homme comme point nodal de la connection telle qu'elle est decrite par certaines traditions (hermetisme, gnosticisme, astrologie dans certains cas). Ce n'est peut etre pas une verite objective mais c'est, historiquement, une tendance. Par ailleurs je pense que faire de l'Homme le centre dont on part pour explorer le cosmos a tout son sens d'un point de vue phenomenologique. Si l'Homme n'est pas le centre objectif du cosmos (mais qu'est-ce que l'objectivite et n'est-elle pas en dehors de notre portee?), il est neanmoins notre point de depart a nous qui sommes des Hommes justement, donc le centre de "notre" cosmos.

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  3. Il ne faut pas oublier que parmi les plans de l Univers l Homme en est Un à coté du règne minéral végétal et animal dont il est en aucun cas le dépositaire L Homme ne peut donc être le point nodal que du règne Humain et non au regard de l Univers

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    1. Merci pour votre commentaire. Vous avez sûrement raison concernant la place de l'homme dans l'univers. Ce que j'entandais dire en fait, c'est plutôt que l'homme constitue le point nodal de la connection microcosme-macrocosme de notre point de vue, nous qui sommes justement des hommes. En clair pour un homme, c'est d'abord en lui-même qu'il faut chercher ce lien. C'est donc une question de point de vue qui est, j'en conviens, discutable dans l'absolu.

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