vendredi 28 juillet 2017

 
 
 

L’œil de Dieu:
Aristote, l’intelligence extraterrestre et les origines du Grand Art.
 

Origines historiques de l’alchimie.

Selon une approche généralement admise, la tradition alchimique semble trouver sa source dans la philosophie hermétique. Elle y puise les plus importants de ses principes. On pense que les écrits d’Hermès Trismégiste remontent à une époque antérieure au début de l’ère chrétienne, et qu’ils sont une manifestation, sur le plan culturel, de la rencontre entre les philosophies grecques et la tradition de l’Egypte ancienne, ce qui n’a rien d’étonnant dans l’Egypte hellénistique.
Etant donné que les débuts de l’Egypte antique remontent à plus de 3000 ans avant notre ère, cette influence égyptienne encrerait d’une certaine manière l’alchimie dans une histoire extrêmement reculée sur le plan de la chronologie. Pourtant la version la plus ancienne connue à ce jour – en arabe – de la très célèbre Tabula Smaragdina ne date que du VIème siècle, et l’influence de la pensée grecque sur le Corpus Hermeticum semble plus évidente que celle de l’Egypte ancienne.
 
Sans remettre en cause l’ancienneté historique objective de ce qui inspira l’alchimie à travers la philosophie hermétique, nous pensons en revanche que le caractère ancien de cette origine ne dévoile pleinement son sens que symboliquement.
 

Temporalité extraterrestre.

Il nous semble que le fait de placer l’origine des secrets alchimiques dans un lointain passé, quoi qu’il en soit de la réalité historique, amène à se forger l’idée d’un savoir issu d’un autre temps.
Sur le plan symbolique, ce savoir nous vient donc d’une autre temporalité qui présente une différence de nature, et non point seulement de gradation chronologique, avec la notre. Si la source de ce savoir est en dehors de la succession linéaire des évènements au sens de Chronos, elle est hors temporalité terrestre.
 
Le savoir que nous transmet la tradition alchimique est en quelque sorte la science archaïque des Dieux, et n’a rien d’humain dans ses fondements. Il nous vient de l’âge d’or de Cronos que nous fait voir la mythologie grecque (qu’on doit se garder de confondre avec Chronos), ou du jardin d’Eden de la tradition biblique. Un âge où les Hommes et le Divin n’étaient pas séparés. Or c’est précisément la séparation qui par la suite nous a fait perdre la connaissance de ce savoir. Les fêtes romaines des Saturnales (Saturne est l’équivalent romain de Cronos), en abolissant temporairement les distinctions sociales, perpétuent la mémoire de cet âge où ce qui est en haut n’était pas séparé de ce qui est en bas.
 
Dans le christianisme c’est la chute d’Adam et Eve qui nous sépare de Dieu. La chute plonge les Hommes dans la temporalité de Chronos, dans l’ici-bas terrestre. S’il y a un savoir d’avant la chute, il est proprement extra-terrestre. Mais pourquoi est-ce précisément le fait de goûter au fruit défendu qui entraîne la chute? En quoi cet appétit de connaissance aurait-il fait perdre aux Hommes la science divine? C’est que la connaissance a bien des acceptions différentes, et paradoxalement certaines de ses formes sont propres à nous faire perdre jusqu’au souvenir du savoir originel. Celle qui fait naître la honte de son propre corps est humaine et ne relève pas d’un savoir divin: elle nous en éloigne.
 
Sur le plan historique, l’acquisition de connaissances nouvelles, en particulier à la fin du moyen-âge en Europe, a engendré une séparation entre ce qui relève de la science (au sens restreint et moderne du terme) et ce qui ressort de la spiritualité d’un autre côté. Les deux aspects étaient mêlés jusqu’alors, vivaient en harmonie comme les Hommes de l’âge d’or avec les Dieux. La naissance des sciences modernes nous a déconnecté du savoir originel – l’alchimie nous y tient rattachés pourtant par un fil secret.
 
Reste qu’il y a une dichotomie entre la connaissance terrestre, qui relève de la conscience individuelle, et la Savoir Absolu des origines, qui sur le plan psychologique relève de l’inconscient collectif, hors de l’espace et du temps. M.L. Von Franz, dans son commentaire de l’Aurora Consurgens, explique que le savoir issu de la conscience individuelle, séparée du divin, nous tient éloignés du savoir originel, et qu’un «abaissement du niveau mental» est nécessaire pour en retrouver le chemin. Il faut éteindre la conscience terrestre et c’est ce qui explique sans doute que les traités alchimiques préfèrent les images aux arguments et aux concepts.
 
Le savoir des sciences modernes et matérialistes se place dans une temporalité morcelée en passé, présent et futur, alors que le savoir de l’âge d’or se tient dans un pur présent, celui du règne de Saturne où il n’y avait, selon la mythologie romaine, pas de division en quatre saisons mais un éternel printemps.
 
 
L’œil de Dieu.

L’Homme a donc, selon cette interprétation, été en contact avec un Savoir divin, puis perdu ce lien en tombant dans le monde. Les fantasmes modernes sur l’existence d’une technologie extraterrestre, donc issue d’un savoir d’un autre monde, trouvent dans cette approche une forme inattendue de confirmation – si tant est que l’on veuille bien les entendre dans un sens symbolique.
 
Dans Un mythe moderne, C.G. Jung se réfère aux visions d’Hildegard de Bingen (Cf. manuscrit Scivias, XIIème siècle). Dans ces visions mystiques, la descente de l’âme dans l’enfant se produit alors qu’il est encore dans le ventre de sa mère, donc inconscient et pas encore entré à proprement parler dans le monde terrestre. Cette descente est figurée par le scintillement d’yeux innombrables qui représentent selon Jung le «savoir de Dieu». Il y a donc là l’idée que ce savoir originel nous a d’abord été donné hors du monde.
 
Mais qu’on ne se méprenne pas: cela ne signifie pas pour autant que l’alchimiste devra rechercher ce savoir hors de la nature. Car ce n’est pas un ciel des idées qu’il cherche, au sens platonicien, mais une intelligence, une sagesse, une science et même une technique non-humaine: celle qu’il met en oeuvre en imitant la nature. Il l’invite à opérer par elle-même dans le processus alchimique, et ce faisant il rend possible via un travail sur la matière une réconciliation avec l’au-delà, réalise la conjonction des opposés. Le vase alchimique est une recréation artificielle du ventre nourricier mais le processus de génération lui-même reste naturel, comme il est écrit dans la Tabula Smaragdina d’Hermes Trismégiste: «la terre est sa nourrice».
 
Et Michael Maïer d’expliquer: «L’art et la nature se prêtent mutuellement la main de manière que chacun soit le substitut de l’autre. Néanmoins la Nature demeure la Maîtresse et l’art le serviteur». (Atalanta Fugiens, deuxième discours).
Par ailleurs toute technique nécessite une main et un œil. Or cet œil peut-il être humain? Les yeux des visions d’ Hildegard de Bingen ne le sont pas. Comme l’œil d’Horus chez les Egyptiens, celui de l’alchimiste qui opère a une fonction quasi-magique, liée à la vision de l’invisible. L’œil d’Horus est mi-humain, mi-animal (donc non-humain, et l’on sait la proximité que les Egyptiens voyaient entre les animaux et le divin). Cet œil symbolise une conscience hybride entre l’humain et le divin.
 
On retrouve cet aspect sous une forme certes différente, dans le poème Conscience de Victor Hugo: «Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres, il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, et qui le regardait dans l’ombre fixement», et plus loin «je vois cet œil encore», «cet œil me regarde». L’œil est donc celui qui voit et celui qui est vu, il est, par un jeu de miroir entre l’œil céleste et l’œil terrestre, le voyant qui est vu et fait voir, la conscience qui rend conscient. Car c’est bien par cette mauvaise conscience transcendante que Caïn prend conscience de sa culpabilité sur le plan individuel. Bien évidemment la question de la culpabilité en tant que telle ne nous intéresse pas ici, mais bien plutôt l’idée symbolique d’un œil de Dieu, une conscience non-humaine qui nous regarde et nous rend conscients nous-mêmes en tant qu’individus terrestres.
 
Nous ajouterons pour clore cette partie une citation dont on nous pardonnera la longueur, extraite du Dictionnaire Mytho-hermétique de Don Antoine-Joseph Pernety:
«Nature. L'oeil de Dieu. Dieu même, toujours attentif à son ouvrage, est proprement la Nature même, et les lois qu'il a posées pour sa conservation, sont les causes de tout ce qui s'opère dans l'Univers. A ce premier moteur ou principe de génération et d'altération, les anciens Philosophes en joignaient un second corporifié, auquel ils donnaient le nom de Nature; mais c'était une nature secondaire, un serviteur fidèle qui obéit exactement aux ordres de son maître, ou un instrument conduit par la main du souverain Ouvrier, incapable de se tromper. Cette nature ou cause seconde est un esprit universel, vivifiant et fécondant, la lumière créée dans le commencement, et communiquée à toutes les parties du macrocosme. Les Anciens l'ont appelé un esprit igné, un feu invisible, et l'âme du monde.»
 

Aristote, la notion d’intellectus agens et la Sagesse de Dieu dans l’Aurora Consurgens.

On trouve chez Aristote déjà, bien avant les débuts de l’ère chrétienne, une idée qui préfigure les visions d’Hildergard de Bingen, dans le livre II de La génération des animaux: l’intellect entre dans la «semence mâle de l’extérieur», au moment de la formation de l’embryon, donc avant la mise au monde. Aristote écrit encore: «Cette intelligence est séparée, sans mélange et impassible, puisqu’elle est substantiellement activité» (De l’âme, III, 5, 430 a 15). Cette partie de l’intellect, l’intellectus agens, est interprétée à la suite d’Aristote de différentes manières, mais l’idée d’une intelligence divine se retrouve chez plusieurs commentateurs, ce qui n’a rien d’étonnant pusiqu’Aristote la décrit lui-même comme «séparée» et comme «le premier intelligible». Pour Alexandre d’Aphrodise, l’intellect agent est «Dieu pensant en nous» (Cf. De l’intellect). Pour Averroès, c’est une raison divine dans l’âme, partagée par l’humanité entière.
Il apparaît en tout cas chez Aristote que l’acte d’intelligence est impersonnel; c’est seulement la participation de l’individu à cet acte qui est personnel.
 
Selon Avicenne, l’homme reçoit l’influence de l’intellectus agens, réalité cosmique dont le rayonnement peut être comparé à celui de la lumière. L’âme humaine peut seulement la réfléchir, mais elle n’en est aucunement la source. Cette idée est à rapprocher du concept jungien de Savoir Absolu, qui a pour siège l’inconscient collectif. Tout dépend ici du point de vue que l’on prend, métaphysique ou psychologique. Cette partie de l’intellect qui ne relève pas de la conscience individuelle peut être en effet comprise comme une intelligence cosmique, qui se rattache à un archétype, celui par exemple de l’Anima dont il est question sous les traits de la Sagesse de Dieu dans le traité alchimique Aurora Consurgens. Elle est un «ignis occultus», un feu secret.
 
Pour Thomas d’Aquin, le concept d’intellectus agens est séparé en deux: un intellectus agens humain (intrapsychique) et une lumière incréee (Sagesse de Dieu).
«L’âme humaine connaît dans les idées éternelles par la participation desquelles nous connaissons toutes les choses. En effet la lumière intellectuelle qui est en nous n’est rien d’autre qu’une ressemblance participée de la lumière incréee dans laquelle les idées éternelles sont contenues» (Thomas d’Aquin, Summa, I, q. 84 art 5 resp.).
M.L. Von Franz, dans son commentaire de l’Aurora Consurgens, indique: «Il existe dans la nature et dans l’inconscient collectif, au moins sous une forme potentielle, une sorte de conscience ou d’esprit objectif dont la conscience individuelle du moi ne dérive que secondairement et qui est pour elle la source de tout élargissement, de telle sorte qu’elle y puise l’illumination».
Ciel étoilé, mer de lumière, yeux brillants sur fond obscur, étincelles, yeux de poisson, perles, planètes dans la terre… autant d’images symboliques qui évoquent, dans les rêves, les visions mystiques ou les œuvres d’art, des éléments de conscience non encore intégrés dans la conscience individuelle.
 
Pour Thomas d’Aquin, la matière extérieure au corps de l’individu dont l’âme est illuminée par cette sagesse divine lui obéit par la force de Dieu. Son âme peut donc agir et transformer le cours physique de la nature. Cette action sur la matière est une véritable capacité à transmuer le monde, rendue possible par l’illumination d’un savoir qui le transcende.
L’alchimiste ne fait, en tant qu’individu, que participer à la nature. Le Grand Art est divin précisément parce qu’il est la mise en opération de techniques qui sont celles de la nature, et qui donc procèdent d’un savoir qui n’est pas une création de la conscience individuelle, mais auquel elle participe. Le germe en est placé en nous avant notre venue au monde, descendu du ciel dans le ventre de la mère.
 
Sur le plan symbolique et philosophique, l’idée d’une intelligence extra-terrestre venue d’en haut et placée dans l’embryon, intelligence par la participation de laquelle l’intelligence individuelle s’active à son tour, nous semble avoir tout son sens.
 
C’est elle qui ouvre la Voie Royale.
 
 


4 commentaires:

  1. C'est avec cet article que j'ai débuté l'exploration. Je ressens gratitude envers quelques spécimens trop rares de fausses personnes si conscientes de l'intelligence du "renie-toi toi-même" qu'elles respirent l'Aspiration à la non-séparation du "qu'ils soient un comme nous sommes un", trop rare et parfois décourageant d'en croiser si peu, mais soupir "on ne fait pas pousser l'herbe en tirant dessus" dixit à peu près Steiner...
    Alors qu'importe même un seul coeur vaillant sur Là Voie peut parfois suffire à raviver le courage qui doute. Gratitude donc...

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  2. Intéressant mais un peu long. permettez moi de vous donner le conseil de publier des pages plus courtes et plus souvent. Amitiés. Ariane Callot.

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  3. Merci pour ce conseil. Vous avez probablement raison, je devrais écrire des articles plus courts... pas toujours facile de rester concis et d'aller à l'essentiel!

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