L’œil
de Dieu:
Aristote, l’intelligence extraterrestre et les origines du Grand Art.
Aristote, l’intelligence extraterrestre et les origines du Grand Art.
Origines historiques de l’alchimie.
Selon une approche généralement admise, la tradition alchimique semble trouver sa source dans la philosophie hermétique. Elle y puise les plus importants de ses principes. On pense que les écrits d’Hermès Trismégiste remontent à une époque antérieure au début de l’ère chrétienne, et qu’ils sont une manifestation, sur le plan culturel, de la rencontre entre les philosophies grecques et la tradition de l’Egypte ancienne, ce qui n’a rien d’étonnant dans l’Egypte hellénistique.
Etant donné que les débuts de
l’Egypte antique remontent à plus de 3000 ans avant notre ère,
cette influence égyptienne encrerait d’une certaine manière
l’alchimie dans une histoire extrêmement reculée sur le plan de
la chronologie. Pourtant la version la plus ancienne connue à ce
jour – en arabe – de la très célèbre Tabula Smaragdina ne date
que du VIème siècle, et l’influence de la pensée grecque sur le
Corpus Hermeticum semble plus évidente que celle de l’Egypte
ancienne.
Sans
remettre en cause l’ancienneté historique objective de ce qui
inspira l’alchimie à travers la philosophie hermétique, nous
pensons en revanche que le caractère ancien de cette origine ne
dévoile pleinement son sens que symboliquement.
Temporalité extraterrestre.
Il nous semble que le fait de placer l’origine des secrets alchimiques dans un lointain passé, quoi qu’il en soit de la réalité historique, amène à se forger l’idée d’un savoir issu d’un autre temps.
Sur
le plan symbolique, ce savoir nous vient donc d’une autre
temporalité qui présente une différence de nature, et non
point seulement de gradation chronologique, avec la notre. Si la
source de ce savoir est en dehors de la succession linéaire des
évènements au sens de Chronos,
elle est hors temporalité
terrestre.
Le
savoir que nous transmet la tradition alchimique est en quelque sorte
la science archaïque des Dieux, et n’a rien d’humain dans ses
fondements. Il nous vient de l’âge d’or de Cronos que nous fait
voir la mythologie grecque (qu’on doit se garder de confondre avec
Chronos), ou du jardin d’Eden de la tradition biblique. Un âge où
les Hommes et le Divin n’étaient pas séparés. Or c’est
précisément la séparation qui par la suite nous a fait
perdre la connaissance de ce savoir. Les fêtes romaines des
Saturnales (Saturne est l’équivalent romain de Cronos), en
abolissant temporairement les distinctions sociales, perpétuent la
mémoire de cet âge où ce qui est en haut n’était pas séparé
de ce qui est en bas.
Dans
le christianisme c’est la chute d’Adam et Eve qui nous sépare de
Dieu. La chute plonge les Hommes dans la temporalité de Chronos,
dans l’ici-bas terrestre. S’il y a un savoir d’avant la chute,
il est proprement extra-terrestre. Mais pourquoi est-ce précisément
le fait de goûter au fruit défendu qui entraîne la chute? En quoi
cet appétit de connaissance aurait-il fait perdre aux Hommes la
science divine? C’est que la connaissance a bien des acceptions
différentes, et paradoxalement certaines de ses formes sont propres
à nous faire perdre jusqu’au souvenir du savoir originel. Celle
qui fait naître la honte de son propre corps est humaine et ne relève
pas d’un savoir divin: elle nous en éloigne.
Sur
le plan historique, l’acquisition de connaissances nouvelles, en
particulier à la fin du moyen-âge en Europe, a engendré une
séparation entre ce qui relève de la science (au sens restreint et
moderne du terme) et ce qui ressort de la spiritualité d’un autre
côté. Les deux aspects étaient mêlés jusqu’alors, vivaient en
harmonie comme les Hommes de l’âge d’or avec les Dieux. La
naissance des sciences modernes nous a déconnecté du savoir
originel – l’alchimie nous y tient rattachés pourtant par un fil
secret.
Reste
qu’il y a une dichotomie entre la connaissance terrestre, qui
relève de la conscience individuelle, et la Savoir Absolu des
origines, qui sur le plan psychologique relève de l’inconscient
collectif, hors de l’espace et du temps. M.L. Von Franz, dans son
commentaire de l’Aurora Consurgens, explique que le savoir
issu de la conscience individuelle, séparée du divin, nous tient
éloignés du savoir originel, et qu’un «abaissement du niveau
mental» est nécessaire pour en retrouver le chemin. Il faut
éteindre la conscience terrestre et c’est ce qui explique sans
doute que les traités alchimiques préfèrent les images aux
arguments et aux concepts.
Le
savoir des sciences modernes et matérialistes se place dans une
temporalité morcelée en passé, présent et futur, alors que le
savoir de l’âge d’or se tient dans un pur présent, celui du
règne de Saturne où il n’y avait, selon la mythologie romaine,
pas de division en quatre saisons mais un éternel printemps.
L’œil
de Dieu.
L’Homme a donc, selon cette interprétation, été en contact avec un Savoir divin, puis perdu ce lien en tombant dans le monde. Les fantasmes modernes sur l’existence d’une technologie extraterrestre, donc issue d’un savoir d’un autre monde, trouvent dans cette approche une forme inattendue de confirmation – si tant est que l’on veuille bien les entendre dans un sens symbolique.
Dans
Un mythe moderne, C.G. Jung se réfère aux visions
d’Hildegard de Bingen (Cf. manuscrit Scivias, XIIème siècle).
Dans ces visions mystiques, la descente de l’âme dans l’enfant
se produit alors qu’il est encore dans le ventre de sa mère, donc
inconscient et pas encore entré à proprement parler dans le monde
terrestre. Cette descente est figurée par le scintillement d’yeux
innombrables qui représentent selon Jung le «savoir de Dieu». Il y
a donc là l’idée que ce savoir originel nous a d’abord été
donné hors du monde.
Mais
qu’on ne se méprenne pas: cela ne signifie pas pour autant que
l’alchimiste devra rechercher ce savoir hors de la nature. Car ce n’est
pas un ciel des idées qu’il cherche, au sens platonicien, mais
une intelligence, une sagesse, une science et même une technique
non-humaine: celle qu’il met en oeuvre en imitant la nature. Il
l’invite à opérer par elle-même dans le processus alchimique, et
ce faisant il rend possible via un travail sur la matière une
réconciliation avec l’au-delà, réalise la conjonction des
opposés. Le vase alchimique est une recréation artificielle du
ventre nourricier mais le processus de génération lui-même reste
naturel, comme il est écrit dans la Tabula Smaragdina d’Hermes
Trismégiste: «la terre est sa nourrice».
Et
Michael Maïer d’expliquer: «L’art et la nature se prêtent
mutuellement la main de manière que chacun soit le substitut de
l’autre. Néanmoins la Nature demeure la Maîtresse et l’art le
serviteur». (Atalanta Fugiens, deuxième discours).
Par
ailleurs toute technique nécessite une main
et un œil. Or cet œil
peut-il être humain? Les
yeux des visions d’ Hildegard
de Bingen ne le sont pas.
Comme l’œil d’Horus
chez les Egyptiens, celui de l’alchimiste qui opère a une fonction
quasi-magique, liée à la vision de l’invisible. L’œil
d’Horus est mi-humain,
mi-animal (donc non-humain, et l’on sait la proximité que les
Egyptiens voyaient entre les animaux et le divin). Cet œil symbolise
une conscience hybride entre l’humain et le divin.
On
retrouve cet aspect sous une forme certes différente, dans le poème
Conscience de Victor
Hugo: «Ayant levé la tête,
au fond des cieux funèbres, il vit un œil, tout grand ouvert dans
les ténèbres, et qui le regardait dans l’ombre fixement», et
plus loin «je vois cet œil encore», «cet œil me regarde». L’œil
est donc celui qui voit et celui qui est vu, il est, par un jeu de
miroir entre l’œil céleste et l’œil terrestre, le voyant qui
est vu et fait voir, la conscience qui rend conscient. Car c’est
bien par cette mauvaise conscience transcendante que Caïn prend
conscience de sa culpabilité sur le plan individuel. Bien évidemment
la question de la culpabilité en tant que telle ne nous intéresse
pas ici, mais bien plutôt l’idée symbolique d’un œil de Dieu,
une conscience non-humaine qui nous regarde et nous rend conscients
nous-mêmes en tant qu’individus terrestres.
Nous
ajouterons pour clore cette partie une citation dont on nous
pardonnera la longueur, extraite du Dictionnaire
Mytho-hermétique de Don
Antoine-Joseph Pernety:
«Nature.
L'oeil de Dieu. Dieu même, toujours attentif à son ouvrage, est
proprement la Nature même, et les lois qu'il a posées pour sa
conservation, sont les causes de tout ce qui s'opère dans l'Univers.
A ce premier moteur ou principe de génération et d'altération, les
anciens Philosophes en joignaient un second corporifié, auquel ils
donnaient le nom de Nature; mais c'était une nature secondaire, un
serviteur fidèle qui obéit exactement aux ordres de son maître, ou
un instrument conduit par la main du souverain Ouvrier, incapable de
se tromper. Cette nature ou cause seconde est un esprit universel,
vivifiant et fécondant, la lumière créée dans le commencement, et
communiquée à toutes les parties du macrocosme. Les Anciens l'ont
appelé un esprit igné, un feu invisible, et l'âme du monde.»
Aristote, la notion d’intellectus agens et la Sagesse de Dieu dans l’Aurora Consurgens.
On trouve chez Aristote déjà, bien avant les débuts de l’ère chrétienne, une idée qui préfigure les visions d’Hildergard de Bingen, dans le livre II de La génération des animaux: l’intellect entre dans la «semence mâle de l’extérieur», au moment de la formation de l’embryon, donc avant la mise au monde. Aristote écrit encore: «Cette intelligence est séparée, sans mélange et impassible, puisqu’elle est substantiellement activité» (De l’âme, III, 5, 430 a 15). Cette partie de l’intellect, l’intellectus agens, est interprétée à la suite d’Aristote de différentes manières, mais l’idée d’une intelligence divine se retrouve chez plusieurs commentateurs, ce qui n’a rien d’étonnant pusiqu’Aristote la décrit lui-même comme «séparée» et comme «le premier intelligible». Pour Alexandre d’Aphrodise, l’intellect agent est «Dieu pensant en nous» (Cf. De l’intellect). Pour Averroès, c’est une raison divine dans l’âme, partagée par l’humanité entière.
Il apparaît en tout cas chez Aristote que l’acte d’intelligence est impersonnel; c’est seulement la participation de l’individu à cet acte qui est personnel.
Selon
Avicenne, l’homme reçoit l’influence de l’intellectus
agens, réalité cosmique dont
le rayonnement peut être comparé à celui de la lumière. L’âme
humaine peut seulement la réfléchir,
mais elle n’en est aucunement la source. Cette idée est à
rapprocher du concept jungien de Savoir Absolu, qui a pour siège
l’inconscient collectif. Tout dépend ici du point de vue que l’on
prend, métaphysique ou psychologique. Cette partie de l’intellect
qui ne relève pas de la conscience individuelle peut être en effet
comprise comme une intelligence cosmique, qui se rattache à un
archétype, celui par exemple de l’Anima
dont il est question sous les traits de la Sagesse de Dieu dans le
traité alchimique Aurora Consurgens.
Elle est un «ignis occultus»,
un feu secret.
Pour
Thomas d’Aquin, le concept d’intellectus agens
est séparé en deux: un intellectus agens humain
(intrapsychique) et une lumière
incréee (Sagesse de Dieu).
«L’âme
humaine connaît dans les idées éternelles par la participation
desquelles nous connaissons toutes les choses. En effet la lumière
intellectuelle qui est en nous n’est rien d’autre qu’une
ressemblance participée de la lumière incréee dans laquelle les
idées éternelles sont contenues» (Thomas d’Aquin, Summa,
I, q. 84 art 5 resp.).
M.L.
Von Franz, dans son commentaire de l’Aurora Consurgens, indique:
«Il existe dans la nature et dans l’inconscient collectif, au
moins sous une forme potentielle, une sorte de conscience ou d’esprit
objectif dont la conscience individuelle
du moi ne dérive que secondairement et qui est pour elle la source
de tout élargissement, de telle sorte qu’elle y puise
l’illumination».
Ciel
étoilé, mer de lumière, yeux brillants sur fond obscur,
étincelles, yeux de poisson, perles, planètes dans la terre…
autant d’images symboliques qui évoquent, dans les rêves, les
visions mystiques ou les œuvres d’art, des éléments de
conscience non encore intégrés dans la conscience individuelle.
Pour
Thomas d’Aquin, la matière extérieure
au corps de l’individu dont l’âme est illuminée par cette
sagesse divine lui obéit par la force de Dieu. Son âme peut donc
agir et transformer le cours physique de la nature.
Cette action sur la matière
est une véritable capacité à transmuer le monde, rendue possible
par l’illumination d’un savoir qui le transcende.
L’alchimiste
ne fait, en tant qu’individu, que participer à la
nature. Le Grand Art est divin
précisément parce qu’il est la mise en opération de techniques
qui sont celles de la nature, et qui donc procèdent d’un savoir
qui n’est pas une
création de la conscience individuelle, mais
auquel elle participe. Le
germe en est placé en nous
avant notre venue au monde, descendu du ciel dans le ventre de la
mère.
Sur
le plan symbolique et philosophique, l’idée d’une intelligence
extra-terrestre venue d’en haut et placée dans l’embryon,
intelligence par la participation de laquelle l’intelligence
individuelle s’active à son tour, nous semble avoir tout son sens.
C’est
elle qui ouvre la Voie Royale.

