De l'imperméabilité du langage alchimique.
'' Il fallait donc tenir cette Science dans l'obscurité, n'en parler que par hiéroglyphes, par fictions, à l'imitation des anciens Prêtres de l'Egypte, des Brahmanes des Indes, des premiers Philosophes de la Grèce et de tous les pays, dès qu'on sentait la nécessité de ne pas bouleverser tout l'ordre et l'harmonie établis dans la société civile. Ils suivaient en cela le conseil du Sage.'' (préface du Dictionnaire mytho-hermétique, Dom Antoine Joseph Pernety, 1787)
Il est bien des manières d'expliquer la nature impénétrable des textes et des représentations alchimiques. Tentons d'en évoquer quelques-unes avant d'en venir à celle qui nous semble la plus significative.
Premièrement il est probable que de nombreux alchimistes, parmi lesquels certains même des plus éminents, aient versé à certains égards dans le charlatanisme.
Or quel meilleur moyen que l'épaisseur obscure et verbeuse du discours pour masquer l'absence d'un contenu réel et charmer le lecteur en quête de savoirs occultes. Si ce prétendu savoir se donne dans un langage inaccessible au commun des mortels, c'est sans doute, pense-t-il, qu'il a une grande valeur.
D'un autre côté, nombreuses sont les mises en garde des alchimistes sur le danger que représente un tel savoir s'il tombe en de mauvaises mains. C'est donc aussi à la dangerosité de l'aspect opératoire de l'alchimie qu'il faut penser. Qu'on imagine ce qu'impliquait la pratique de laboratoire pour un alchimiste: l'usage du feu et de produits toxiques comme le mercure, si apprécié des Philosophes, pouvait bien justifier qu'on n'y pousse pas le premier imprudent venu. Rien de tel qu'un discours abscons pour décourager celui qui croit y trouver un moyen facile de s'enrichir.
Et puis si le discours alchimique a dû se travestir c'est aussi, à certaines époques, parce que les autorités religieuses ne permettaient pas que l'on diffuse des idées incompatibles avec le dogme chrétien. D'autant plus quand ces idées émanaient de personnalités qui appartenaient elles-mêmes à l'Église. Or il est probable que ce fut souvent le cas: qu'on pense aux ouvrages connus sous le pseudonyme de Basile Valentin, ou à l'Aurora Consurgens dont Marie-louise von Franz avance qu'il pourrait bien avoir été écrit par Thomas d'Aquin. Bien que cette dernière interprétation soit contestée et que la paternité de certains textes soit fort difficile à établir, reste que leur attribution à des hommes d'Église est tout à fait crédible. On imagine sans effort que des notions telles que la conjonction des opposés ne furent pas du goût du Saint-Siège à certaines époques. Il fallait donc cacher le message.
Enfin, et nous en venons au point qui nous semble essentiel, on peut avancer que l'obscurité propre au langage alchimique tient à la nature même de son objet. Si l'on accepte l'idée, issue des analyses de C.G. Jung en particulier, selon laquelle l'alchimie exprime des contenus issus de l'inconscient collectif, il n'est pas étonnant que son langage soit précisément celui de l'inconscient, comme dans les rêves. Ce n'est pas la conscience qui s'y exprime et il est donc tout naturel qu'elle ait les plus grandes difficultés à en entendre le sens.
Car ce n'est pas le lecteur qui pénètre le logos alchimique mais bien celui-ci qui pénètre le lecteur. Tout discours alchimique a donc tendance à être imperméable à l'intelligence et dans le même temps conducteur d'un contenu inconscient vers le moi - donc hermétique en ce sens qu'il transmet un message. Les alchimistes sont sans nulle doute des mystiques, des ''sans voix'' au sens où on l'entend d'ordinaire. A tel point que les images tiennent parfois une place de première importance dans les traités, voir même exclusive (comme dans le Mutus Liber, véritable livre d'images).
La Langue des Oiseaux, utilisée par certains alchimistes, permet de créer entre des éléments a priori sans rapport un réseau de relations émanant de l'inconscient, à travers l'assonance de certains mots. L'homophonie dévoile alors une forme de syncronicité, au sens de Jung. Si la structure du logos alchimique nous échappe, c'est qu'elle émane de l'inconscient qui par définition reste caché au regard de la conscience - Deus Absconditus.
Car le Grand Oeuvre, dont les enseignements visent un objet qui nous transcende, peut-il être rendu autrement que par des images mystérieuses ? Est-il possible de réduire et d'assécher l'alchimie au point qu'elle tienne toute entière dans un discours clair et intelligible, sans en perdre l'esprit et l'essence ?
C'est que par nature la Science des Philosophes se prête mal au nivellement de l'intellect commun. Elle implique donc une initiation, qui est un processus lent et difficile, une véritable ouverture sur un au-delà.
Le discours est déterminé dans sa forme même par ce vers quoi il fait signe: c'est pourquoi seule une structure symbolique peut adresser à la conscience un contenu qui n'est pas issu de son monde. Le Sage sait que ce contenu demande à être transformé car s'il fait irruption à l'état brut dans la demeure bien ordonnée de la conscience, il risque fort d'y engendrer le désordre le plus dommageable pour l'individu et représente en cela un danger - tel un fauve qui déchire de ses griffes et dévore tout.
La forme symbolique, allégorique, métaphorique et pour le moins obscure du logos alchimique s'explique donc au moins par cette double nécessité: être assimilable, même sous une forme mystérieuse, par le moi d'une part, et d'autre part ne pas faire exploser les fragiles cloisons de celui-ci, ne pas courir le risque de l'exposer à l'action destructrice du vitriol jaillissant de l'inconscient sans autre forme de préparation.
Entre la conscience et la Pierre Philosophale le logos alchimique tient donc lieu de pont, reliant deux rivages tout en les tenant, paradoxalement, à distance - comme pour les protéger l'un de l'autre.
'' La conscience est essentielle à l'inconscient car, sans elle, l'inconscient ne peut pas vivre. Mais la conscience n'est le bon canal par lequel l'inconscient trouve à s'exprimer que si elle a une attitude double, paradoxale. Alors seulement peut se manifester l'inconscient et être évité le durcissement d'une attitude consciente qui se dresse contre l'inconscient, provoquant une scission de la personnalité - et de la civilisation. '' (Marie-louise von Franz, Alchimie, éd. La fontaine de pierre, p232)